Trouble de l’insomnie – du symptôme au diagnostic et au traitement fondé sur les preuves
Auteur·es:
Dre Carlotta L. Schneider1
PD Dre phil. Elisabeth Hertenstein1
Pr Dr méd. Christoph Nissen1,2
1 Département de psychiatrieFaculté de médecine, Université de Genève
2 Département de psychiatrie Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)
Auteur correspondant:
Pr Dr méd. Christoph Nissen
E-mail: christoph.nissen@hug.ch
L’insomnie compte parmi les problèmes de santé les plus fréquents dans la pratique clinique quotidienne. Des travaux récents montrent que le trouble de l’insomnie chronique ne se caractérise pas en premier lieu par une «absence de sommeil», mais par une altération de la qualité subjective du sommeil, alors que les systèmes de la régulation veille-sommeil restent largement intacts. Cette perspective a des implications majeures pour le diagnostic et la prise en charge.
Keypoints
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Le trouble de l’insomnie est avant tout une altération de la qualité subjective du sommeil.
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Les systèmes de la régulation veille-sommeil sont fonctionnellement intacts chez la majorité des personnes concernées.
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La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie (TCC-I) est le traitement de premier choix – y compris en situation de comorbidité.
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Une pharmacothérapie ne devrait être envisagée qu’en situation de résistance au traitement.
L’insomnie figure parmi les problèmes de santé les plus fréquents dans la population générale. Environ 5–10% des adultes remplissent les critères d’un trouble de l’insomnie chronique, la prévalence étant souvent nettement plus élevée en milieu médical. Dans la pratique clinique, le trouble de l’insomnie reste toutefois souvent insuffisamment diagnostiqué et traité.1, 2
Pendant de nombreuses années, «l’insomnie» a été considérée principalement comme un symptôme d’autres affections, telles que les troubles dépressifs. Cette vision a évolué ces dernières années. L’introduction du «trouble de l’insomnie» comme diagnostic autonome dans le DSM-5 et la CIM-11,3,4 a marqué un véritable changement de paradigme. Aujourd’hui, le trouble de l’insomnie est considéré à la fois comme une entité indépendante et comme une comorbidité fréquente, devant être identifiée et traitée de manière spécifique.
Un sommeil sain – de la régulation globale à la régulation locale du sommeil et de l’éveil
Les modèles classiques de la régulation veille-sommeil reposaient sur des états clairement distincts. Le sommeil et l’éveil étaient compris comme des états globalement organisés. Les recherches neurobiologiques récentes remettent en question ce modèle dichotomique. De nombreuses études animales et humaines montrent que des éléments de sommeil et d’éveil peuvent coexister dans le cerveau. En particulier durant le sommeil non-REM, on observe des îlots corticaux d’activité d’éveil. Ces phénomènes d’éveil local sont physiologiques et surviennent également chez les personnes en bonne santé.5
Sur le plan clinique, cela est essentiel, car l’expérience subjective d’éveil pendant le sommeil existe aussi chez les personnes en bonne santé et n’est pas pathologique. La sensation «d’être éveillé·e» peut refléter une activité cérébrale locale de type éveil durant le sommeil et ne correspond pas nécessairement à un manque de sommeil objectif.
Définition et tableau clinique du trouble de l’insomnie
Le trouble de l’insomnie se caractérise par une insatisfaction persistante de la qu antité ou de la qualité du sommeil, malgré des conditions de sommeil adéquates. Les symptômes surviennent au moins plusieurs nuits par semaine pendant une durée minimale de trois mois et s’accompagnent d’une altération subjective en journée, notamment des préoccupations concernant la concentration ou les performances générales. Il est essentiel que le diagnostic repose sur des plaintes subjectives. Les femmes sont plus souvent concernées que les hommes, et la prévalence augmente avec l’âge. L’évolution peut être épisodique ou chronique.1
Concepts physiopathologiques
Les concepts actuels soulignent que, chez la majorité des patient·es présentant un trouble de l’insomnie chronique, les processus fondamentaux de régulation du sommeil sont intacts. Les examens polysomnographiques montrent souvent peu, voire aucune différence par rapport à des sujets témoins en bonne santé. Les systèmes de régulation veille-sommeil sont généralement préservés; le trouble se développe dans un contexte d’évaluations cognitives et de comportement inadaptés. Ainsi, des facteurs cognitifs, la tension émotionnelle et des comportements tels que l’allongement du temps passé au lit contribuent de manière significative à l’apparition et au maintien du trouble. Cette approche est importante sur le plan thérapeutique, car elle explique pourquoi les interventions psychothérapeutiques sont efficaces, alors que les somnifères posent problème et que les approches techniques de modulation du sommeil (neurostimulation) restent peu prometteuses.5, 6
Diagnostic
Le diagnostic de trouble de l’insomnie est avant tout clinique, basé sur une anamnèse générale et une anamnèse du sommeil. En complément, des agendas du sommeil et des questionnaires validés, tels que l’indice de sévérité de l’insomnie, peuvent être utilisés. Des examens techniques comme la polygraphie ou la polysomnographie servent à exclure d’autres troubles du sommeil, par exemple un syndrome d’apnée du sommeil. Ils ne permettent ni de confirmer ni d’exclure un trouble de l’insomnie. Une actigraphie peut être utilisée pour estimer le rythme veille-sommeil. Elle ne permet toutefois pas de poser ou d’exclure le diagnostic de trouble de l’insomnie.1
Insomnie en tant que comorbidité
Une évolution importante des dernières années est l’abandon de l’idée selon laquelle l’insomnie serait uniquement un symptôme d’autres maladies. Des études montrent que l’insomnie constitue un facteur de risque indépendant pour l’apparition de troubles psychiques et qu’elle peut aggraver l’évolution de maladies existantes, telles que les troubles dépressifs.7 Inversement, le traitement ciblé du trouble de l’insomnie améliore non seulement le sommeil, mais aussi d’autres symptômes psychopathologiques.6
Traitement de première intention
La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie (TCC-I) est, selon toutes les recommandations internationales, le traitement de premier choix, y compris en présence de comorbidités psychiatriques ou somatiques.1 La TCC-I comprend plusieurs composantes, notamment la psychoéducation, la restriction du temps passé au lit, le contrôle des stimuli, les techniques de relaxation et la restructuration cognitive. L’objectif principal n’est pas d’augmenter la durée du sommeil, mais d’améliorer sa qualité ainsi que la qualité de vie liée au sommeil. Les méta-analyses montrent des effets importants et durables de la TCC-I, maintenus à long terme. Malgré cela, ce traitement reste encore insuffisamment mis en œuvre dans la pratique clinique quotidienne.
Programmes de traitement numériques et structurés
Les applications numériques de santé (DiGA) représentent une approche importante pour réduire les lacunes de prise en charge. En Allemagne, trois DiGA sont actuellement autorisées pour le traitement de l’insomnie. Les études montrent que les programmes accompagnés sur le plan thérapeutique sont plus efficaces que les offres d’auto-assistance seules. Par ailleurs, des programmes structurés tels que SLEEPexpert sont développés afin d’adapter les principes de la TCC-I à des contextes cliniques complexes. SLEEPexpert s’adresse aux patient·es présentant un trouble de l’insomnie ainsi qu’aux équipes de soins dans leur pratique clinique (Fig.1). Il est spécifiquement conçu pour les patient·es présentant des problèmes de santé multiples, notamment des troubles psychiques ou somatiques associés. Son objectif est d’encourager les patient·es à améliorer activement leur sommeil et de permettre aux équipes soignantes de soutenir cette démarche de manière structurée dans la pratique clinique. Les patient·es apprennent ainsi à reprendre davantage de contrôle sur leur sommeil. Le programme est conçu pour être mis en œuvre même avec des ressources limitées en ambulatoire, en hôpital de jour ou en hospitalisation complète.7, 8 Des informations complémentaires et du matériel sont librement disponibles sur www.sleepexpert.ch.
Fig.1: Éléments du programme de traitement SLEEPexpert. A Le programme met en avant l’importance de l’accumulation d’une pression de sommeil suffisante via une phase d’éveil prolongée pour pouvoir dormir. Le programme utilise l’image d’un surfeur ayant besoin d’une vague suffisante pour surfer. B Ici, le surfeur ne dispose pas d’une vague suffisante et ne peut pas surfer, de même qu’une personne sans pression de sommeil suffisante – par exemple en raison de longues périodes passées au lit durant la journée – ne peut pas bien dormir. C et D Le programme définit une fenêtre de sommeil individuelle en deux étapes. Dans un premier temps, la durée est fixée en fonction de la durée de sommeil actuellement rapportée. Dans un second temps, l’horaire est défini en fonction des préférences personnelles ou des contraintes du quotidien. Des informations complémentaires sont disponibles sur www.sleepexpert.ch
Traitement médicamenteux
Une pharmacothérapie peut être envisagée lorsque la TCC-I n’est pas suffisamment efficace ou ne peut pas être mise en œuvre. Les benzodiazépines et les agonistes des récepteurs des benzodiazépines sont efficaces à court terme, mais ne sont pas adaptés à un traitement prolongé en raison des risques de tolérance et de dépendance. Les antidépresseurs sédatifs sont fréquemment utilisés, mais les données à long terme font défaut. Le daridorexant, antagoniste des récepteurs de l’orexine, a montré une efficacité modérée dans des études randomisées; sa pertinence clinique doit toutefois encore être précisée.
Conclusion
Le trouble de l’insomnie est une affection fréquente, cliniquement pertinente et bien traitable. Le changement de paradigme vers des systèmes de la régulation veille-sommeil globalement intacts et l’importance de la qualité subjective du sommeil a des implications majeures pour le diagnostic et le traitement. L’enjeu pour l’avenir réside dans l’implémentation systématique des approches psychothérapeutiques fondées sur les preuves dans la pratique clinique et leur adaptation à des contextes cliniques complexes.
Littérature:
1 Riemann D et al.: The European Insomnia Guideline: An update on the diagnosis and treatment of insomnia 2023. J Sleep Res 2023; 32(6): e14035 2 Schneider CL et al.: Cognitive behavioural therapy for insomnia in inpatient psychiatric care: A systematic review. J Sleep Res 2023; 32(6): e14041 3 American Psychiatric Association (2013): Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5e éd.) 4 World Health Organization (2019): International statistical classification of diseases and related health problems (11e éd.). https://icd.who.int/ . 5 Schneider CL et al.: Multimodal assessment of sleep-wake perception in insomnia disorder. Sci Rep 2025; 15(1): 19328 6 Hertenstein E et al.: Insomnia as a predictor of mental disorders: A systematic review and meta-analysis. Sleep Med Rev 2019; 43: 96-105 7 Schneider CL et al.: Become your own SLEEPexpert: Design, implementation, and preliminary evaluation of a pragmatic behavioral treatment program for insomnia in inpatient psychiatric care. Sleep Adv 2020; 1(1): zpaa005 8 Schneider CL et al.: Trouble de l’insomnie – SLEEPexpert. Genève: RMS Éditions; 2026.
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