Expériences issues du projet «PsyYoung» – le BEATS aux UPK de Bâle
Auteur·es:
Prof. Dr méd. Christian Huber, MHBA
lic. phil. Cornelia Meier
Prof. Dr méd. Philipp Sterzer
et le PsyYoung Consortium
Klinik für Erwachsene
Universitäre Psychiatrische Kliniken (UPK) Basel
E-mail: christian.huber@upk.ch
La prévention, le dépistage et l’intervention précoces des maladies psychotiques revêtent une importance particulière. En Suisse, il existe plusieurs centres bien établis dédiés au dépistage précoce de la psychose, notamment le BEATS (Basel Early Treatment Service) des Cliniques psychiatriques universitaires (UPK) de Bâle. Le BEATS faisait partie du projet de recherche intercantonal «PsyYoung», qui a contribué de manière déterminante à améliorer la mise en réseau et la standardisation du dépistage précoce des psychoses en Suisse.
Keypoints
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Le dépistage et l’intervention précoces des troubles psychotiques sont pertinents et efficaces. Malheureusement, les offres spécialisées ne sont pas encore accessibles à l’ensemble des personnes concernées.
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Le projet de recherche «PsyYoung» a été mené de 2020 à 2024 dans les cantons de Bâle-Ville, Vaud (Lausanne) et Genève, avec le soutien de Promotion Santé Suisse et des cliniques participantes. La mise en œuvre d’un dépistage standardisé et fondé sur des données probantes à Bâle, en tant que premier centre, a eu lieu en 2021.
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Le projet de recherche «PsyYoung» a conduit à une standardisation des démarches diagnostiques et thérapeutiques fondées sur les preuves, ainsi qu’à une meilleure mise en réseau des services de dépistage précoce. Un accent particulier a également été mis sur la collaboration avec les adressant·es et sur la mise en place d’offres de formation.
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La poursuite du programme est essentielle afin d’ancrer durablement les acquis et d’intégrer d’autres centres de dépistage en Suisse.
Contexte
Les troubles psychotiques apparaissent le plus souvent pour la première fois à la fin de l’adolescence ou au début de l’âge adulte et constituent l’une des principales causes d’invalidité chez les jeunes de moins de 25 ans en Suisse. Ils peuvent être associés à des limitations à long terme de la santé psychique et physique, de la qualité de vie et de l’espérance de vie. Les patient·es concerné·es peuvent déjà présenter, durant une phase dite prodromique, des symptômes atténués et des limitations fonctionnelles pendant des mois, voire des années, avant la manifestation clinique de la maladie. Le diagnostic et la mise en traitement interviennent souvent beaucoup plus tardivement. Sur la base de ces constats, des centres de dépistage précoce ont été mis en place dans le monde entier afin de proposer aux adolescent·es et jeunes adultes concerné·es, ainsi qu’à leurs familles, une évaluation diagnostique et une prise en charge spécialisées. L’objectif est de retarder, voire de prévenir, l’apparition d’une maladie psychotique et de réduire la durée d’une psychose non traitée. L’identification précoce d’un risque de psychose et la mise en œuvre d’un traitement adapté permettent de réduire les hospitalisations et les hospitalisations sous contrainte, de limiter les déficits fonctionnels, les comportements à risque tels que la consommation de substances, les comportements agressifs ou les épisodes d’automutilation, et de diminuer la charge globale liée à la maladie. Malgré ces résultats très positifs, seule une minorité des personnes concernées a accès à une offre de dépistage précoce durant la phase prodromique.
Dépistage et intervention précoce des troubles psychotiques à Bâle
Au cours des dernières décennies, d’importants efforts de recherche ont été déployés et de nombreuses initiatives cliniques ont été mises en œuvre afin d’identifier le plus précocement possible l’apparition d’une maladie psychotique. EnSuisse, des centres de dépistage précoce ont été ouverts à partir de la fin des années 1980. À Bâle, le projet bâlois de dépistage précoce des psychoses (FePsy) a vu le jour en l’an 2000 au sein de l’ancienne Policlinique psychiatrique universitaire, laquelle a depuis été intégrée, avec les autres cliniques psychiatriques universitaires, aux UPK de Bâle. Le projet se concentrait sur l’identification des syndromes à (haut) risque de troubles psychotiques ainsi que sur la détection des premières manifestations de ces pathologies. La prise en charge thérapeutique était ensuite assurée par les services cliniques existants.
En 2017, le dépistage précoce de la psychose a été élargi à des offres de prévention et d’intervention précoces et intégré dans les structures des UPK de Bâle. C’est ainsi qu’est né le Basel Early Treatment Service (BEATS). Le dépistage précoce des psychoses bénéficie ainsi à Bâle d’une longue tradition, se caractérise par une étroite articulation entre recherche et pratique clinique, et repose sur une collaboration étroite avec les autorités cantonales, notamment dans le cadre de campagnes de sensibilisation visant à déstigmatiser les personnes atteintes de maladies psychotiques.
Le BEATS est une consultation spécialisée de dépistage et d’intervention précoces destinée aux jeunes âgé·es de 15 à 35 ans. Les objectifs de cette offre comprennent l’évaluation individualisée du risque de psychose en présence de signes précoces d’un trouble psychotique, une évaluation diagnostique approfondie fondée sur les données probantes (comorbidités psychiatriques, diagnostic différentiel somatique, évaluation neuropsychologique), le suivi évolutif en cas de risque accru de psychose (dépistage précoce) ainsi qu’une prise en charge interprofessionnelle globale des jeunes se trouvant aux stades précoces des maladies psychotiques (intervention précoce). Une collaboration étroite est assurée entre la psychiatrie de l’adulte et la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent·e.
Le projet «PsyYoung»
À l’échelle nationale, il manquait jusqu’à présent une collaboration structurée reliant les différentes régions et communautés linguistiques dans le domaine du dépistage et de l’intervention précoces. C’est dans ce contexte qu’a émergé l’idée du projet «PsyYoung».
Celui-ci visait à développer une stratégie supracantonale de dépistage et d’intervention précoces pour les adolescent·es et les jeunes adultes présentant un risque accru de développer une psychose. Le projet a été mis en œuvre dans les services de psychiatrie de l’adulte, de l’enfant et de l’adolescent·e de trois cliniques universitaires suisses situées à Bâle, Lausanne et Genève. «PsyYoung» a bénéficié d’un soutien financier de Promotion Santé Suisse pendant une durée de cinq ans.
Le projet avait pour objectif d’optimiser les parcours de soins des jeunes présentant un risque clinique élevé de troubles psychotiques, d’améliorer l’accès aux services de dépistage et d’intervention précoces, tout en réduisant les risques de psychiatrisation inutile ou de prescription inappropriée de psychotropes chez les jeunes patient·es. Pour atteindre ces objectifs, les sous-objectifs suivants ont été définis:
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Sensibilisation et formation des professionnel·les en dehors des dispositifs de dépistage précoce
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Développement et renforcement de la collaboration entre ces professionnel·les et les centres spécialisés de dépistage précoce
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Documentation des besoins et harmonisation des standards de dépistage et d’intervention précoces
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Mise en place d’un pré-dépistage afin d’améliorer la prédiction du risque accru de développer une maladie psychotique
Le projet a débuté en mars 2020 et s’est achevé en novembre 2024. La mise en œuvre de «PsyYoung» s’est déroulée en trois étapes dans les cantons participants, afin de permettre une meilleure évaluation des effets. L’ordre de mise en œuvre a été déterminé par tirage au sort. Le canton de Bâle-Ville a été le premier centre à débuter le projet en octobre 2021.
Expériences issues de la mise en œuvre de «PsyYoung» à Bâle
Sensibilisation et formation des professionnel·les
Conformément au premier objectif du projet et en collaboration avec les autres centres d’étude, nous avons développé un programme de formation continue en langue allemande destiné aux personnes en contact avec des individus présentant un risque accru de maladie psychotique. Outre les médecins de famille et les pédiatres, ce programme s’adressait également à d’autres professionnel·les des domaines médicaux et sociaux, tels que des spécialistes de la psychiatrie sans expérience préalable en dépistage précoce, ainsi qu’à des professionnel·les oeuvrant dans les écoles, les structures de logement ou les institutions de formation professionnelle. Le programme de formation continue transmettait des connaissances fondamentales relatives à la reconnaissance des signes avant-coureurs d’une psychose. Des instruments de dépistage ont été présentés et les participant·es ont été informé·es des possibilités actuelles de dépistage et d’intervention précoces, y compris du processus d’orientation vers le BEATS. Les formations continues ont été proposées deux fois par an durant la phase du projet et sont poursuivies à un rythme annuel depuis la fin de celui-ci. Ces formations ont toujours été, et demeurent, très bien fréquentées. Les évaluations ont montré que les participant·es appréciaient l’offre de formation continue et que les questions de contrôle des objectifs d’apprentissage, posées à l’issue des formations, étaient majoritairement correctement résolues.
Collaboration entre professionnel·les, personnes concernées, proches, pair·es et centres spécialisés de dépistage précoce
Afin de concrétiser le deuxième objectif du projet, nous avons développé, en collaboration avec les autres centres d’étude, la version germanophone du site Internet «www.psyyoung.ch» (voir également les ressources en ligne). Celui-ci fournit des informations sur les troubles psychotiques et les états à haut risque, ainsi que des conseils à destination des personnes concernées et de leurs familles. Une plateforme dédiée aux professionnel·les propose en outre des contenus de formation supplémentaires et favorise les échanges. Sur le terrain, la mise en réseau directe avec les parties prenantes a été renforcée par des échanges par e-mail, des conférences, des ateliers et des entretiens bilatéraux. Les besoins, attentes et expériences des parties prenantes ont été recueillis au début et à la fin du projet au moyen d’une enquête en ligne et d’entretiens qualitatifs. Les personnes interrogées ont particulièrement apprécié la clarté et la simplicité des voies d’orientation, les délais d’attente courts, les rapports d’évaluation écrits dans le cadre du diagnostic, les offres de formation ainsi que le maintien d’un contact régulier de l’équipe BEATS avec les adressant·es avant, pendant et après la phase diagnostique. Au niveau central, le projet «PsyYoung» a organisé tous les deux ans des conférences publiques consacrées au dépistage et à l’intervention précoces des troubles psychotiques. À deux reprises, il a également tenu des journées d’étude s’adressant spécifiquement aux services de dépistage précoce extérieurs au projet, afin de favoriser une mise en réseau et une collaboration renforcées.
Documentation des besoins et harmonisation des standards de dépistage et d’intervention précoces
Dès la phase de planification de «PsyYoung», il est apparu que les centres de dépistage précoce impliqués fonctionnaient avec des structures organisationnelles très diverses. Des différences importantes ont notamment été observées dans la collaboration entre la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent·e et la psychiatrie de l’adulte, ainsi que dans la disponibilité d’offres spécifiques (p.ex. le conseil familial ou la réinsertion sociale et professionnelle). Dans le respect des structures locales, l’objectif était d’harmoniser et de standardiser les instruments diagnostiques afin que l’ensemble des centres de dépistage précoce travaille selon des standards comparables. Dans le cadre de «PsyYoung», le BEATS a élargi son offre diagnostique. En plus de l’évaluation du risque de psychose à l’aide du Structured Interview for Psychosis-Risk Syndromes (SIPS), la démarche diagnostique inclut désormais des procédures standardisées pour l’évaluation des troubles liés aux traumatismes, des troubles dépressifs, des troubles liés à l’usage de substances ainsi que des troubles de la personnalité. Les personnes présentant un risque élevé de psychose, de même que celles ayant vécu un premier épisode psychotique, bénéficient en outre de manière standardisée d’examens de laboratoire, d’EEG et d’IRM.
Pré-dépistage visant à améliorer la prédiction du risque de développer une maladie psychotique
Le dépistage et l’intervention précoces en matière de psychose doivent répondre à une mission en apparence contradictoire: atteindre le plus grand nombre possible de personnes présentant un risque accru de développer une maladie psychotique, tout en identifiant de manière aussi spécifique que possible uniquement ce groupe de personnes. Afin d’y parvenir plus efficacement, deux instruments de pré-dépistage ont été utilisés dans le cadre de «PsyYoung». D’une part, un «calculateur de risque» a été mis en œuvre; à partir de variables sociodémographiques et d’informations issues des demandes d’orientation, il permet, grâce à un modèle prédictif, d’estimer le risque de transition d’un état à haut risque vers une psychose avérée. D’autre part, le Prodromal Questionnaire à 16 items (PQ-16) a été utilisé comme outil de dépistage (voir également les ressources en ligne). Dans le cadre de la mise en œuvre de «PsyYoung», ces instruments ont permis d’optimiser le parcours d’orientation vers le BEATS (voir Fig.1).
L’étude scientifique d’accompagnement de «PsyYoung» a montré que cette mesure avait, comme prévu, augmenté la proportion des personnes présentant un risque élevé de maladie psychotique parmi l’ensemble des orientations. Au BEATS, un plan de traitement échelonné a été mis en place, comprenant le pré-dépistage, le dépistage, l’évaluation et le suivi, ainsi que la prévention et le traitement.
La collaboration entre les services de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent·e et ceux de la psychiatrie de l’adulte a pu être encore renforcée, permettant de réduire davantage les ruptures de suivi liées au passage à l’âge de 18 ans. Un enjeu majeur a consisté à améliorer la continuité des soins et à garantir, pour les personnes à risque et les patient·es en début de maladie, un suivi régulier sur une période de deux ans. Compte tenu de l’ambivalence fréquemment observée chez les personnes concernées et leurs proches, cet objectif demeure exigeant. Les visites de suivi prévues dans le cadre du projet se sont toutefois révélées être une approche à bas seuil efficace pour maintenir le contact et améliorer l’adhésion thérapeutique au fil du temps.
Un autre atout important du BEATS dans ce contexte a été la disponibilité de ressources en travail social. Celles-ci ont permis d’atténuer la souffrance souvent importante liée aux difficultés financières ainsi qu’aux questions de formation, d’emploi et de logement, contribuant ainsi également au maintien de la continuité relationnelle.
Résumé
Dans l’ensemble, il ressort qu’à Bâle, les structures mises en place par le projet FePsy et le BEATS offraient des conditions-cadres optimales pour le développement du dépistage et de l’intervention précoces en cas de psychose. Le dépistage et l’intervention précoces en cas de psychose étaient déjà solidement établis de longue date, et des structures communes entre la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent·e et la psychiatrie de l’adulte existaient déjà. La possibilité de mener le projet «PsyYoung» en collaboration avec les cliniques de Lausanne et de Genève a néanmoins permis d’améliorer encore significativement l’offre, de renforcer la mise en réseau et les activités de formation. Ce projet a constitué un bénéfice tant pour les personnes concernées que pour les partenaires de la collaboration et pour le BEATS lui-même.
Remerciements
Les auteur·es souhaitent remercier Smeralda Senn pour sa contribution à une version antérieure de ce texte. Ils et elles adressent également leurs sincères remerciements à l’ensemble des personnes impliquées dans le projet «PsyYoung», notamment au sein des équipes des UPK de Bâle, du CHUV de Lausanne et des HUG de Genève, ainsi qu’à Promotion Santé Suisse pour son généreux soutien au projet.
Publications issues du projet «PsyYoung» jusqu’à présent:
● Andreou C et al.: PsyYoung: a transcantonal project for facilitating access to care for young people at risk for psychotic disorders. Rev Med Suisse 2021; 17(751): 1597-601 ● Bailey B et al.: Pathways to care in youth and young adults at clinical high risk for psychosis in Switzerland: current situation and clinical implementation of the PsyYoung project. Early Interv Psychiatry 2024; 18(11): 960-7 ●Conchon C et al.: Improving pathways to care for patients at high psychosis risk in Switzerland: PsyYoung Study Protocol. J Clin Med 2023; 12(14): 4642 ● Sprüngli-Toffel E et al.: Individualized pretest risk estimates to guide treatment decisions in patients with clinical high risk for psychotic disorders. Span J Psychiatry Ment Health 2025; 18(2): 133-40
Ressources en ligne:
• Site web du BEATS aux UPK de Bâle: https://www.upk.ch/erwachsene/hilfe-bei/psychosen-und-schizophrenie/fruehinterventionsambulanz-beats
• Le questionnaire PQ-16 mentionné dans le texte est disponible sur: https://www.upk.ch/fileadmin/user_upload/Zuweisende/Anmeldung_und_Kontakt/Anmeldung_Fruehinterventionsambulanz_BEATS_UPKE.pdf
• Site web du projet PsyYoung: https://psyyoung.ch/de/startseite/
• «PsyYoung» sur le site de Promotion Santé Suisse: https://gesundheitsfoerderung.ch/praevention-in-der-gesundheitsversorgung/projektfoerderung/gefoerderte-projekte/projekt-psyyoung
• Groupe de recherche du professeur Huber: https://www.upk.ch/lehre-und-forschung/forschungsgruppen/erwachsene/psychiatrische-versorgungsforschung-und-sozialpsychiatrie
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