Coûts liés au climat dans le secteur de la santé: une retombée significativement sous-estimée du réchauffement climatique
Compte-rendu:
Regina Scharf, MPH
Rédactrice
Le changement climatique a des conséquences sur notre santé, même si beaucoup ne surviennent qu’à long terme. La santé et les coûts en matière de santé ne sont pourtant que partiellement pris en compte dans les calculs actuels sur les retombées économiques du changement climatique, comme l’a démontré la Pre Dre Lint Barrage de l’EPFZ dans son exposé. Cela pourrait devenir un problème majeur pour les systèmes financiers déjà fragilisés dans de nombreux pays.
Keypoints
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Des études prévoient une augmentation considérable des services de santé en raison du changement climatique.
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Les systèmes financiers ne sont pas préparés à ces coûts.
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Les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre doivent être intensifiés.
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La résilience de la population peut être améliorée par un meilleur accès aux soins de santé.
Pour calculer les retombées du changement climatique, les décideurs et les économistes utilisent généralement deux méthodes principales: «top-down» et «bottom-up». La méthode «top-down» analyse la relation entre les températures et le produit intérieur brut (PIB). L’inconvénient est que les conséquences sur la santé sont uniquement prises en compte si elles concernent la population active. Elle ne reflète pas les conséquences sur la santé de la population inactive. «Si des enfants ou des personnes retraitées tombent malades ou décèdent prématurément, cela n’affecte pas le calcul», a déclaré L. Barrage. De même, les coûts en matière de santé supplémentaires ne sont pratiquement pas pris en compte, à moins qu’ils n’aient un impact sur la productivité du secteur de la santé.
La méthode «bottom-up» évalue les retombées économiques et non économiques de l’augmentation des températures dans différents domaines, tels que le travail, l’agriculture, les besoins énergétiques, les tempêtes côtières, etc., et calcule leur valeur totale. La mortalité est partiellement incluse, généralement en cas d’événements de courte durée comme des températures extrêmes ou des tempêtes. «En revanche, la morbidité est exclue de la plupart des modèles», a déclaré l’intervenante. Les coûts en matière de santé supplémentaires ne sont pas non plus pris en compte dans les calculs.
Coût social des émissions de CO2
La connaissance de ces modèles est importante, car ils sont utilisés par les pays du monde entier pour calculer le coût social des émissions de CO2 («social cost of carbon», SCC). «Le SCC reflète la valeur actuelle des dommages macroéconomiques causés par l’émission d’une tonne de dioxyde de carbone», explique L. Barrage. Il est utilisé, entre autres, pour des analyses coûts/bénéfices des nouvelles réglementations, telles que les normes d’efficacité énergétique des réfrigérateurs ou la comparaison de la tarification du CO2, ainsi qu’en tant que base pour des programmes de politique climatique et énergétique, comme le système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne.
Le modèle GIVE («greenhouse gas impact value estimator»), utilisé par exemple en Suisse et en Allemagne pour calculer le SCC, tient compte de la mortalité liée aux températures, mais pas de l’augmentation de la mortalité liée à d’autres risques climatiques, comme les incendies de forêt ou les coûts en matière de santé.1 En revanche, le modèle EPA («environmental protection agency») utilisé aux États-Unis inclut, outre les températures, d’autres risques climatiques pour la mortalité et la morbidité, mais ne prend pas non plus en compte d’autres coûts en matière de santé. D’un point de vue économique, chaque tonne de CO2 émise devrait être taxée d’un montant couvrant le coût social qu’elle engendre. La taxation globale par tonne de CO2 est actuellement de 6 à 8 francs suisses. Avec 120 francs suisses par tonne, la Suisse paie l’une des taxes les plus élevées au monde.En Allemagne, l’Agence fédérale de l’environnement (UBA) estime que le coût réel pour couvrir les dommages liés au changement climatique, à la santé, aux pertes de récoltes, etc., peut atteindre 640 euros par tonne. «Nous pouvons donc constater que nous devons fournir beaucoup plus d’efforts que ce que nous faisons actuellement», a déclaré l’intervenante.
Comment le climat peut influencer les coûts en matière de santé?
De plus en plus d’études examinent comment les dépenses publiques en matière de santé et l’utilisation des services de santé sont influencées par des événements liés au climat tels que les températures extrêmes, les tempêtes et les incendies de forêt. Les principales conclusions sont les suivantes:
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Les phénomènes météorologiques extrêmes peuvent entraîner une forte augmentation de la demande en soins de santé. Des études menées aux États-Unis mettent en évidence qu’un seul ouragan a augmenté les dépenses locales en matière de santé de 3 à 5% pendant 10 ans.3 Un jour de forte fumée suite à un incendie de forêt a entraîné une augmentation moyenne de 30% des admissions aux urgences pour des symptômes respiratoires la semaine suivante.4 Une seule journée de canicule (>32°C) a augmenté les dépenses annuelles en matière de santé d’une commune jusqu’à 0,3%.5
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L’augmentation des coûts en matière de santé pèse sur les systèmes financiers. Dans de nombreux pays, le système de santé est public. Les coûts liés au changement climatique représentent une charge supplémentaire et un défi pour les systèmes financiers déjà mis à rude épreuve par la faiblesse de l’économie ainsi que les facteurs démographiques. «Nous estimons que les coûts liés au changement climatique pour le Département du Trésor des États-Unis atteindra 1,2 billion de dollars (USD) par an d’ici la fin du siècle si rien de plus n’est fait pour lutter contre le changement climatique», a déclaré L. Barrage. Estimées à 500 milliards USD, les dépenses en matière de santé représenteront la plus grande part de ces coûts.5 Cela ne tient pas encore compte des conséquences du changement climatique sur l’agriculture.
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La prise en compte des points 1 et 2 peut entraîner une augmentation substantielle du SCC. Pour contrer l’augmentation des coûts macroéconomiques indirects liés aux dépenses en matière de santé, il faudrait soit réduire d’autres dépenses, soit augmenter les impôts. Cela pourrait conduire à une augmentation de 23–33% du SCC aux États-Unis.5
Prise en compte des changements progressifs à long terme
Le fait que les coûts liés aux conséquences du changement climatique sur la santé ne soient pas pris en compte dans les estimations classiques s’explique notamment par le fait que de nombreuses études examinent les effets à court terme des phénomènes météorologiques extrêmes. Il est difficile d’en déduire les coûts à long terme. Le fait de se concentrer sur les effets à court terme des phénomènes extrêmes peut conduire à surestimer les conséquences sur la santé. Un effet bien connu est appelé «harvesting effect». Il décrit une augmentation de la mortalité après un événement de courte durée, par exemple des journées de chaleur ou de froid extrême, suivie d’une période pendant laquelle la mortalité est plus faible que prévu. Il y a donc un décalage dans le taux de mortalité, car les personnes vulnérables, comme les personnes âgées ou atteintes de maladies chroniques, décèdent un peu plus tôt que cela n’aurait été le cas sans ce phénomène extrême. Une étude menée en Allemagne, qui a examiné cet effet, a pu mettre en évidence que les coûts en matière de santé étaient surestimés de 90% lorsqu’ils étaient calculés pour un seul jour au lieu d’une année.6
Outre une surestimation, l’accent mis sur les phénomènes extrêmes de courte durée peut également conduire à une sous-estimation des conséquences sur la santé. Dans l’étude citée ci-dessus, les personnes admises aux urgences souffraient certes davantage de symptômes respiratoires4, mais de nombreux autres symptômes étaient sous-représentés. Une explication pourrait être que, en raison de l’événement, des consultations médicales ont été reportées du fait d’autres symptômes, ce qui peut entraîner une augmentation des coûts en matière de santé à long terme. «Tous ces facteurs doivent être pris en compte dans le coût total», a souligné L. Barrage.
Un autre point important à inclure dans les calculs est la capacité d’adaptation. Ce n’est pas possible pour tous les risques climatiques, ni pour tout le monde, car cela nécessite une ressource importante: l’argent. Des études révèlent toutefois qu’une certaine adaptation au climat a lieu. Il est difficile d’expliquer autrement pourquoi l’été caniculaire de 2003, avec des températures journalières comprises entre 39 et 40 degrés, a coûté la vie à environ 15000 personnes en France, alors qu’à Phoenix, en Arizona, dans le sud-ouest des États-Unis, où vivent 1,6 million de personnes, les températures atteignent 43 degrés en moyenne 21 jours par an. De plus, la relation entre les températures ainsi que la morbidité et la mortalité est en forme de U.7,8Cela signifie que non seulement les températures élevées, mais aussi les températures basses peuvent entraîner une augmentation des coûts en matière de santé. Une diminution du nombre de jours de gel pourrait donc même avoir un effet bénéfique sur ces coûts. Les personnes âgées de 65 ans et plus sont les plus exposées aux risques liés aux températures extrêmement élevées ou extrêmement basses. Les personnes plus jeunes peuvent cependant aussi être en danger, comme le montre l’augmentation des accidents du travail liés à la chaleur ou au froid dans une enquête suisse.9
L’accès aux services de santé améliore la résilience
Ces données confirment l’importance du rôle joué par le secteur de la santé dans les changements induits par le climat. «Alors que nous disposons du luxe de pouvoir aller chez le médecin à tout moment, ce n’est pas le cas dans de nombreux autres pays», a déclaré l’intervenante. Cependant, il s’avère de plus en plus que l’amélioration de l’accès aux soins de santé protège la population contre les risques climatiques. Un exemple est le programme national «Seguro popular» au Mexique visant à améliorer les soins de santé pour les ménages «low income». Dans des pays comme le Mexique, où la population est habituée à des températures élevées, des jours de températures douces (<20°C) ou froides (<12°C) entraînent déjà une augmentation significative de la mortalité. Les personnes des ménages «low income» sont particulièrement concernées. L’introduction du programme a permis de réduire considérablement le nombre annuel de décès liés aux températures froides.10
Un autre exemple est le développement des «community health centers» et l’amélioration de l’accès aux soins de santé primaires qui en découle aux États-Unis, ce qui a entraîné une diminution des décès liés à la chaleur.11
Source:
Forum des Médecins en faveur de l’Environnement (AefU), le 15 mai 2025, à Soleure
Littérature:
1 Rennert K et al.: Comprehensive evidence implies a higher social cost of CO2. Nature 2022; 610, 687-92 2 US Environmental Protection Agency (US EPA): Guidelines for preparing economic analyses (2010). www.epa.gov ; dernier accès le 28.4.2026 3 Deryugina T.: The fiscal cost of hurricanes: Disaster aid versus social insurance. AEJ 2017; 9: 168-98 4 Heft-Neal S et al.: Emergency department visits respond nonlinearly to wildfire smoke. PNAS 2023; 120: e2302409120 5 Barrage L.: Climate change impacts on public finances around the world. Annu Rev Resour Econ 2025; 17: 281-300 6 Karlsson M, Ziebarth NR: Population health effects and health-related costs of extreme temperatures: Comprehensive evidence from Germany. JEEM 2018; 91: 93-117 7 White C: The dynamic relationship between temperature and morbidity. JAERE 2017; 4: 1155-98 8 Carleton T et al.: Valuing the global mortality consequences of climate change accounting for adaptation costs and benefits. QJE 2022; 137: 2037-2105 9 Drescher K, Janzen B: When weather wounds workers: The impact of temperature on workplace accidents. J Public Econ 2025; 241 10 Cohen F, Dechezleprêtre A.: Mortality, temperature, and public health provision: evidence from Mexico. AEJ: Economic Policy 2022, 14: 161-92 11 Mullins JT, White C: Can access to health care mitigate the effects of temperature on mortality? J Public Econ 2020; 191: 104259
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